Cela fait quatre ans maintenant que je travaille comme assistante sociale au Service de Santé Mentale « Psycho-Etterbeek ». Depuis peu de temps, je suis en charge d’un nouveau projet de Promotion de la Santé Mentale et de prévention de troubles de la Santé Mentale. A travers ce récit de pratique, je souhaite partager cette nouvelle expérience et faire part de mes réflexions et de mes questions. Bien que j’aie une connaissance élargie de la notion de Santé Mentale Communautaire, ma pratique de terrain me permet de vivre de l’intérieur ce concept de « Promotion de la Santé Mentale » et d’affiner mes observations sur le processus de groupe qui s’opère.
Ainsi, dans ma « clinique psychosociale », les hommes que je suis amenée à suivre ne vivent pas uniquement des problèmes liés à la solitude. Certains d’entre eux souffrent également de ne pas jouir du droit aux relations interpersonnelles avec leur enfant. La plupart occupe en effet une fonction parentale et lors d’une séparation conjugale, par exemple, cette dernière est mise à mal. La question du droit de garde et des visites, peu importe leurs formes, est souvent liée à la façon dont le couple se sépare. Soit le couple parvient à un accord bilatéral soit ce n’est pas le cas, et, dans cette situation précisément, il s’agit pour les parents de penser à des stratégies pour l’obtention des droits relatifs à la garde et aux visites.
Mes observations cliniques m’ont dès lors interrogée sur la présence de souffrances spécifiquement masculines au sein de mon territoire d’intervention et, en particulier, au sein d’autres institutions sociales de prise en charge de la commune d’Etterbeek. Les souffrances qui se déposent lors de ma consultation psychosociale se déposent-elles aussi dans d’autres lieux, moins stigmatisés et moins stigmatisant qu’un Service de Santé Mentale ? J’ai donc réuni une dizaine d’intervenants psychosociaux de la commune autour de la table et un travail autour de leurs constats en terme de souffrances masculines a pu débuter. La plupart de ces souffrances existent et elles concernent principalement des problèmes d’ordre familiaux et plus particulièrement au moment des séparations conjugales. Beaucoup de ces acteurs de terrain ont soulignés leur sentiment d’impuissance face aux souffrances exprimées par ce public. Très peu sont « outillés » pour travailler à leurs expressions voire à leur prise en charge. Pourtant, la nécessité de « panser » un dispositif spécifique à cette problématique est clairement identifiée par ceux-ci.
Ce que j’observe dans le cadre de ma pratique professionnelle en santé mentale se voit donc confirmé auprès d’autres associations de prise en charge. Cela m’a permis d’émettre l’hypothèse de l’existence de souffrances spécifiquement masculines et du lien qu’elles entretiennent avec certains troubles de la santé mentale (dépression, anxiété,…)
Même si l’identification de ces « maux » est le fruit d’observation de terrain, il importe de mentionner que très peu d’espaces d’écoute et de reconnaissance existent pour cette population.
Cependant, malgré la volonté de réfléchir à sa mise en oeuvre, le manque d’outil méthodologique s’est cruellement fait ressentir. Et indépendamment des besoins clairement identifiés par les intervenants de terrain sur la mise en place d’un tel projet, existe-t-il, de plus, au sein du public masculin une réelle souffrance et conditionnerait-elle la nécessité de penser un dispositif spécifique à ces maux ? Une enquête de terrain a donc été réalisée auprès d’un public d’hommes afin de vérifier si effectivement ils vivent des souffrances. Cet outil méthodologie m’a été enseigné dans le cadre d’une formation (1) d’un an et m’a permis de m’adresser directement à un public plus large d’hommes. L’objectif de ce travail était de procéder à l’étiologie de ces souffrances et de vérifier si les hommes exprimaient une éventuelle demande pour pallier à celles-ci par la mise en place d’un nouveau dispositif de prise en charge.Ce travail m’a apporté plusieurs enseignements. Et un en particulier : même si les histoires et les récits d’expériences sont uniques dans leur vécu et que les référentiels socioculturels différent, le mot « commun » m’est apparu comme une transversalité. Beaucoup d’éléments significatifs qui animent les discours de mes interlocuteurs (2) sont similaires et ils concernent essentiellement les vécus. La question de l’identité masculine, l’apparition de certaines problématiques psychiques ainsi que les stratégies de protection traversent les récits.
Ainsi, depuis le mois de novembre de l’année 2007, avec la plupart des hommes interrogés, et à leur demande, nous avons commencé à mettre en place un espace d’échange et de reconnaissance réciproque. Il m’a fallu préalablement les contacter un à un et leur signifier que d’autres « pairs » vivent les mêmes souffrances, les mêmes combats,… et surtout qu’ils émettent la même demande de créer un support collectif. J’ai donc proposé de les mettre en contact afin de faire connaissance et de voir si tous souhaitent en effet faire « quelque chose ensemble ».
Le contact particulier qui s’est établit au travers de mes enquêtes a probablement favorisé les conditions favorables pour proposer à ces hommes de se rencontrer. Se raconter crée en effet parfois une relation de confiance suffisamment « sécure ». C’est d’ailleurs l’un d’entre eux qui a proposé de profiter de la fin du mois de Ramadan pour se réunir autour d’un moment culinaire et convivial au sein de son espace privé. On s’est donc retrouvé chez ce père qui nous offrait son hospitalité. Cela a été l’occasion pour chacun de se présenter et de partager ses attentes. La pudeur a été nécessaire le temps de « s’apprivoiser » mais très vite, elle a fait place à un échange chaleureux. A la fin de ce repas, nous avons décidé de nous revoir trois semaines plus tard aux « Ateliers 210 ». Ce théâtre de quartier dont la philosophie se veut d’ « ouverture » sur le quartier, se situe non loin du Service de Santé Mentale et du Planning Familial (3),… L’ensemble des participants du groupe a souhaité que les rencontres aient lieu à cet endroit, d’une part parce que moins stigmatisant qu’un Service de Santé Mentale ou qu’un Planning et d’autre part, parce que cet espace est beaucoup moins intime qu’un logement ou un domicile. La neutralité de ce type d’endroit semble être nécessaire pour s’y déposer. Nous avons par ailleurs accès à un certain nombre de structures telles qu’une salle de projection, un podium,… dans laquelle nous pourrons ultérieurement travailler à la production de certains moyens d’interpellation via la créativité de chacun.
C’est donc depuis le mois de novembre 2007 qu’on se voit 1 fois toutes les 3 semaines à raison d’une heure et demi. Les « séances » se sont d’abord déroulées au sein du Foyer mais le manque de luminosité nous a amenés à « négocier » qu’elles se déroulent dans un petit salon plus convivial situé face à une baie vitrée. Très vite, les questions liées au cadre se sont posées. A la demande des participants, nous avons réfléchi ensemble au moyen d’ « entrer » et de « sortir » du groupe. Ainsi, tous ont pu exprimer les conditions dans lesquelles ils se sentaient bien. Beaucoup ont un parcours de consommation de drogue et d’alcoolisme et souhaitent fermer ce groupe à des personnes toxico dépendantes pour éviter toute tentation et donc toute rechute. Même si certains d’entre eux ont trouvé le moyen de ne plus consommer, pour d’autres, cela reste encore une question délicate. Par ailleurs, la question de savoir « comment on entre dans le groupe ? » a très vite été énoncée. Les membres du groupe ont donc proposé que les participants, qui avaient dans leur entourage une personne intéressée de participer au groupe, puissent dans un premier temps la présenter « oralement » au groupe (son histoire,…) et dans un second temps, si les membres du groupe marquaient leur accord, l’inviter à participer à une rencontre. Par ailleurs, bien qu’au départ cet espace s’adressait essentiellement à des pères « séparés », assez rapidement le groupe s’est « mixé ». En effet, il compte parmi ses adhérents autant d’hommes divorcés, mariés et célibataires que d’hommes d’origines différentes (hongrois, italien, marocain, iranien, congolais,..). De plus, certains sont sans-papiers et donc très peu reconnus par la société. Cette mixité sur le plan socio-économique et sur celui de l’état civil amène le groupe à réfléchir à l’objet des rencontres. Actuellement, nous travaillons en effet à l’identité du groupe sur base de ce qui fait commun. Nous recherchons ensemble un nom qui puisse tenir compte à la fois de ses différences et à la fois de toutes ses caractéristiques communes…
Enfin, un autre « détail » nous (4) occupe et mériterait d’être analysé et réfléchi de façon plus approfondie: notre participation à cette « clinique-communautaire ». Quelle place prendre et comment la prendre? Nous avons commencé à travailler notre posture au sein du groupe de pères en privilégiant la symétrie des positions. Un travail de « déconstruction » de notre identité professionnelle semble dès lors nécessaire.
Yousra AKLEH
(1) « Santé Mentale en contexte social : multiculturalité et précarité », formation donnée en partenariat par l’Unité d’Anthropologie et de Sociologie de l’UCL et le Service de Santé Mentale « Le Méridien »
(2) Les hommes
(3) Elisabeth KERVYN (Assistante Sociale au Planning Collectif Contraception) partageait en effet les mêmes observations et souhaitait aussi participer à ce projet
(4) Ma collègue Elisabeth et moi-même
