LE GROUPE DES PARENTS LATINOS

2007 – Un samedi par mois, on se réunit dans les locaux de la paroisse des Riches Claires, dans le centre de Bruxelles. L’identité commune aux participants de ce groupe est de venir d’Amérique latine (Pérou, Equateur, Colombie, Paraguay, …). La plupart sont sans-papiers.

Au départ, le groupe s’est constitué autour d’une demande pour former une école des parents. On a vite retraduit le mot « école » car on n’avait pas envie de donner des cours sur « comment être parent », mais on a proposé de se réunir entre parents et de discuter autour de l’éducation des enfants. Ce sont en réalité surtout des femmes qui participent. La plupart ont émigré seules et ont laissé leurs enfants dans le pays d’origine, à la charge d’une grand-mère ou d’un parent. Elles travaillent dur ici en Belgique pour pouvoir envoyer de l’argent à leurs enfants qui vivent là-bas. 

On a essayé d’inviter les papas mais très peu sont venus et pour ceux qui ont franchi le pas, ils n’ont pas continué. La parole en groupe semble difficile pour eux, ils ne sont pas habitués à parler de leurs émotions devant d’autres personnes. S’ils sont venus en Belgique, c’est souvent pour des raisons économiques. Or, la crise de l’emploi ne leur permet pas toujours de trouver du travail, ils se retrouvent inactifs, à la maison, et cela change les rôles familiaux. Les femmes latino-américaines trouvent, elles, plus facilement du travail au noir comme femmes de ménage. Ce sont donc elles qui subviennent aux besoins de la famille. Cette situation est vécue très difficilement par les hommes, qui se réfugient alors souvent dans l’alcool ou la dépendance à internet. 

Après un an, le groupe de l’«école des parents» s’est scindé suite à des tensions internes, indépendante de notre intervention. Les personnes ont souhaité poursuivre et on a ouvert le groupe à de nouveaux participants. C’est principalement le « bouche-à-oreille » qui fonctionne pour recruter de nouveaux participants. Actuellement, une dizaine de femmes participent mensuellement aux réunions. En 2007, nous avons bénéficié de l’appui d’Andréa, une stagiaire psychologue colombienne qui a mis toute son énergie pour consolider le groupe. Les animations se font en espagnol et sontgérées par une équipe de deux personnes: Andréa et un membre de l’équipe communautaire du Méridien.

Le groupe constitue un endroit où les femmes peuvent exister, sortir de l’isolement car souvent, elles n’existent pas ailleurs. Elles vivent toujours dans la peur. Elles travaillent, cachées, et le reste du temps, elles ne sortent pas de chez elles. Elles n’existent pas pour le reste du monde. Elles ne se retrouvent pas comme personne, comme sujet. Elles n’ont pas d’endroit pour dire leurs sentiments et difficultés. Au départ, elles se disent : « je suis ici, je dois travailler, ce n’est pas facile comme vie ». Mais petit à petit, elles se rendent compte qu’elles doivent prendre leur vie en main et commencer à la remettre en perspective. Dans ce but, nous proposons des temps où on essaie d’aider à comprendre le contexte dans lequel elles vivent (les causes de l’exil, la politique migratoire en Belgique, le système scolaire belge, etc.). C’est un processus qui se fait pas à pas, chaque mois. Cet espace donne envie de continuer et de se dire « je ne suis pas toute seule, je ne suis pas l’unique à vivre ces choses-là ».

Il y avait, par exemple, dans ce groupe une femme qui exprimait son désir de parler à ses enfants restés au pays. Cet espace lui en a donné la force, le pouvoir. C’est plus qu’une rencontre entre amies, c’est comme un miroir où chacune peut décider de ce qu’elle va faire de sa vie. Quand on a fait un tel sacrifice de quitter ses enfants, on a souvent l’impression que sa vie n’a plus beaucoup de consistance et qu’on fonctionne pour les autres et pas pour soi. Ce groupe leur permet d’être dans le temps présent. De réfléchir ensemble à des questions comme : « c’est quoi, le sens de ma vie ? quel autre sens je peux lui donner ? comment je peux reconstruire ma vie ici ? » C’est un lieu où on parle, on dit des choses, c’est aussi un lieu où on reçoit des choses. Ce n’est pas seulement un lieu où tu donnes et tu laisses tes problèmes là-bas. Les autres ont une position de recevoir et de rendre ensuite. 

Dans ce groupe, on parle toutes de notre expérience, les animatrices y compris. On n’est pas là comme des psychologues qui ont réponse à tout. C’est plutôt les participantes elles-mêmes qui donnent les réponses car elles ont vécu des expériences similaires en arrivant. Elles ont dû prendre leur vie en main. Tout cela donne du courage aux autres femmes, qui se disent « moi aussi, je peux ».

Il y a dans ce groupe des liens affectifs forts qui se sont créés : des liens d’entraide, de solidarité, d’appui mutuel. L’appartenance commune à l’Amérique latine est certainement un facteur de cohésion, même si elles viennent de pays différents, mais c’est sans doute davantage leur vécu commun de l’exil et de ses conséquences en termes de souffrances et de déracinement qui les rapproche et facilite cette création de liens. Un processus communautaire s’est progressivement construit au sein de ce groupe : à partir de leurs histoires, de leurs souffrances personnelles, nous avons pu aider à faire émerger des problématiques collectives (tensions conjugales dues au changement de rôles familiaux dans l’exil, souffrances chez les enfants restés au pays, etc.) et essayer d’envisager des pistes d’actions collectives (manifestation, revendications, etc.). Mais il est vrai que leur situation de clandestinité ne facilite pas la concrétisation de ces actions collectives. Et que, d’autre part, pour pouvoir se mobiliser collectivement pour d’autres, il faut être soi-même dans un minimum de sécurité de vie, minimum qu’elles n’ont pas toujours. Il n’est pas évident de se mobiliser dans une démarche communautaire quand on est soi-même dans une situation de survie.

Andrea Rodriguez et Nathalie Thomas

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