Le groupe de mères de l’Hôpital César de Paepe est né de mon expérience en tant que médiatrice interculturelle, attachée au service de maternité de l’Hôpital. À l’époque, j’avais été touchée par la solitude que beaucoup de jeunes mères d’origine étrangère vivent après leur départ de la maternité. J’étais également étonnée du fait que, pendant le séjour, ces mères n’avaient pas de contacts entre elles, même si elles se croisaient dans les couloirs. Et pourtant, par la proximité que j’avais avec elles dans mon travail, je remarquais qu’il y avait un savoir et des compétences que chacune d’entre elles possédait et qui pourraient bien être utiles aux autres.
À la même période, j’avais commencé une formation sur l’allaitement et la formation en santé mentale communautaire organisée par Le Méridien. Tous ces événements me questionnaient et m’incitaient à faire quelque chose à l’intérieur de l’hôpital.
La direction de mon service considérait la formation du Méridien comme un support pour créer une action communautaire d’aide aux mamans atteintes du diabète, étant donné qu’elles souffraient souvent de ce genre de problèmes pendant la grossesse et après la naissance de leurs enfants. Pour la direction de l’hôpital, c’était dans ce domaine qu’il fallait agir. L’équipe de santé mentale communautaire du Méridien proposait, me semblait-il, autre chose : une intervention qui pourrait toucher la personne dans sa globalité, sans stigmatiser une difficulté particulière. Les problèmes de diabète pourraient certainement être abordés, si des cas se présentaient chez les mamans. Mais le groupe était ouvert à toutes les mamans présentes à la maternité, et aussi à celles qui étaient déjà parties. C’était un espace où il était permis de manifester sa joie d’être maman mais aussi ses sentiments de solitude, d’angoisse parfois face à la maternité, ses préoccupations par rapport à son corps, à la famille, à l’éducation…, enfin une multitude de soucis qui touchaient presque toutes les sphères de la vie.
Au début, il n’était pas facile de saisir la conception de la santé mentale et les méthodes nécessaires pour animer un tel groupe, mais petit à petit j’ai vu que c’était cela qui convenait à ces femmes, et j’ai acquis des savoirs et une expérience de travail en groupe. Ces compétences m’ont permis de réaliser ce projet concernant la relation mère-enfant que nous avons développé avec Le Méridien.
Toutefois, la mise en acte de ce groupe n’a pas été chose facile, à cause du contexte hospitalier et plus particulièrement de la situation de l’hôpital César de Paepe qui vivait un processus de fusion avec l’hôpital Français. Ce dernier avait d’autres modes de fonctionnement et d’autres options sur la santé. Cependant nous avons réussi et nous avons fait une première expérience en 2001. Nous nous réunissions une fois par semaine, moi et Nathalie (de l ‘équipe communautaire du Méridien), ce qui s’est avéré, après un temps, un peu lourd pour nous en termes de disposition de temps. Nous avons alors décidé d’arrêter pour mieux l’organiser, mais ce premier essai nous a permis de constater que notre stratégie d’intervention était appropriée aux nécessités des jeunes mères à la maternité.
Nous avons alors pensé que le dispositif aurait lieu deux fois par mois et que les animatrices du Méridien alterneraient pour co-animer le groupe avec moi. Après chaque rencontre, nous faisions un feed-back de la session à la personne responsable du secteur à l’hôpital. Une petite réunion de préparation s’intercalait entre chaque atelier. Mais les difficultés institutionnelles ont recommencé. Il semble qu’il y avait une certaine réticence de la direction à la réalisation d’un projet mené en partenariat avec une association externe à l’hôpital et, paradoxalement, la réussite de la première expérience avait déclenché un jeu d’influences dans certains secteurs de l’institution qui ont joué contre nous. Néanmoins nous avons pu compter sur quelques alliés à l’intérieur : des directrices, qui avaient bien compris les effets de l’action sur les mères et des professionnelles médicales qui participaient de temps en temps à nos rencontres.
L’espace de paroles pour les mamans en séjour à la maternité de l’hôpital César de Paepe s’est finalement concrétisé en 2004. Deux fois par mois, nous avons co-animé ce groupe qui s’est révélé un lieu tout-à-fait approprié pour aborder des questions de santé mentale dans un cadre groupal de confiance
Outre de donner aux mères des repères externes où elles pouvaient chercher des appuis après leur sortie de la maternité, ce lieu est devenu un espace où les ressources de chacune pouvaient circuler : des mères en aidaient d’autres moins expérimentées, elles se soutenaient dans leurs soucis de santé. Un jour, une jeune maman africaine a appris aux autres comment faire des massages pour le corps des bébés. Dans ce lieu, elles pouvaient parler de leurs insécurités, de la façon de se sentir mieux, de leurs peurs, de leur identité de mères et de femmes, de ce que signifie être femmes immigrées. La maternité étant un moment propice pour penser au futur, mais aussi à ses racines. Les rires et les larmes étaient souvent mêlés.
Les mamans étaient prévenues de la réunion du groupe par les visites dans les chambres que j’effectuais dans le cadre de mon travail quotidien à l’hôpital ; je leur expliquais le sens de la rencontre et les encourageais à y venir. De petites affiches placées dans les couloirs rappelaient aussi l’activité. À l’heure de la rencontre, après le temps des visites, les mamans commençaient à arriver accompagnées le plus souvent de leur bébé. L’espace physique choisi, une sorte de salon au bout d’un couloir, se peuplait rapidement, ce qui était un facteur facilitateur du dialogue et de la communication. Le discours des mères étrangères pouvait, si nécessaire, être traduit en français depuis l’arabe ou l’espagnol. Parfois, des mamans turques étaient accompagnées de leurs visiteurs, qui pouvaient jouer le rôle de traducteurs. L’infirmière du service nous accompagnait quelquefois, quand des problèmes spécifiques étaient soulevés. Elle pouvait répondre à des questions qui se collectivisaient rapidement et des liens de proximité se créaient entre elle et les mères.
Cet espace communautaire était quelque peu différent des autres groupes parce que les participantes changeaient en général chaque semaine, mais la nécessité pressante d’écoute et de parole des femmes avait fait de ce lieu un espace de confiance : il accomplissait une réelle fonction soignante. Les femmes, selon leurs expressions, se sentaient un peu plus en sécurité après avoir tissé des liens avec leurs voisines de chambre.
L’expérience s’est arrêtée après un an, à cause des mêmes difficultés institutionnelles. Nous avons pris la précaution, la seconde fois, de bien clarifier les objectifs et d’informer chaque fois les directrices les plus proches, du déroulement de l’atelier. Nous avons gagné ces personnes à la cause de l’atelier, mais nous n’avons pas pu convaincre les cadres supérieurs.
C’était une bonne expérience. Nous pourrions encore l’analyser plus en profondeur à la lumière de nos concepts et de notre méthodologie. Ce qui est sûr, c’est que nous serions partantes pour reproduire une expérience semblable.
Fatima Kaddur
