Comment vivre l’exil sans perdre son âme ? Telle pourrait être la question-clé qui nous a réunis au Méridien, un soir par mois, pendant plus de deux ans (2004-05), sept femmes latino-américaines et trois animateurs, dont deux latino-américains également. Progressivement, un espace de confiance, de chaleur, de réconfort réciproque, de convivialité, de recherche collective s’est créé. La sauce a vite pris, comme on dit.
La recette ? Je l’ignore, mais je pense qu’on avait quand même quelques ingrédients de base de qualité et qu’en les mélangeant, on devait sans doute obtenir une délicieuse mixture. En parlant de mixture, je pense à la mixité du groupe : des femmes venant de pays différents, avec des origines sociale et géographique différentes, avec des trajectoires différentes, des statuts différents, des raisons d’exiler différentes, et toutes ces différences ont pu se dire, s’exprimer, simplement ou parfois douloureusement dans cet espace du mercredi soir au Méridien.
Des temps et des époques différentes. Dans cet espace, nous voyageons constamment de l’individuel au social, du singulier au collectif, à la recherche des facteurs protecteurs pour faire face aux difficultés actuelles. Les échanges se font en espagnol et ils ont lieu en soirée, une fois par mois. Divers supports aident à raconter sa vie : la présentation de son prénom, le dessin de sa trajectoire de vie, etc. Chaque participante est ainsi invitée à dessiner son parcours de vie en y situant les personnes et les évènements importants pour elle. Cette trajectoire est ensuite socialisée en la présentant aux membres du groupe. A la fin, en échange, en « cadeau », chacune reçoit un retour des autres sur son histoire à travers des photos choisies et commentées. L’ensemble du travail étant enregistré et retranscrit, chaque récit a été repris sous forme d’un livret et donné à chacune. L’expérience a été forte, mobilisant émotions, souvenirs parfois douloureux, ressources inespérées. Les récits des unes étant comme les miroirs des récits des autres.
Des histoires se sont croisées. En dessinant sa trajectoire de vie, chacune a fait état des difficultés rencontrées, des évènements heureux et malheureux qui ont jalonné son existence, des faiblesses et des ressources qui l’ont aidée ou lui ont manqué. Chacune par son propre chemin, mais chacune sachant très bien par où allait ce chemin. Souvent, il y avait l’amour au bord de ce chemin, l’amour de soi, de sa personne qui a empêché de sombrer dans le trou noir de l’anéantissement, mais surtout l’amour des autres, un amour qui a servi de boussole quand les points de repères n’étaient plus au rendez-vous, quand l’étranger, l’étrange, les submergeait, quand l’identité se rompait en mille morceaux. Pour certaines, ce fut « aller de l’avant, à n’importe quel prix », sans se retourner, pour ne pas pleurer sur son passé. Avancer, avec force, énergie, travail, douleur. Pour d’autres, ce furent davantage des ressources collectives qui les ont aidées. « Ensemble, nous pouvons ». Découvrir le pouvoir du groupe, du collectif. Se rendre compte que seule, on ne peut pas grand chose, surtout quand on est en position d’inégalité sociale. Etre sans-papier, vivre en clandestinité. N’être personne là où l’on vit. Mais qu’ensemble, on peut peut-être déplacer un petit peu les montagnes, si grosses soient-elles. C’est vrai que parfois, il vaut mieux creuser un tunnel pour traverser une montagne. Un tunnel qui reliera deux mondes, comme une passeuse de mondes. Passeuses de mondes… Je crois que nous l’avons toutes été un peu dans ce groupe. L’espace créé certains mercredis soirs nous a permis de passer d’un monde à l’autre. Et, au milieu de nos doutes, nos colères, nos interrogations, nos émotions partagées, je crois que toutes nous avons pu reprendre à notre compte un peu de l’histoire de l’autre et lire notre propre histoire avec les yeux des autres. Ces regards croisés sur les destinées ont été, à mon avis, un réel travail de santé mentale communautaire. Un travail où il n’y a plus d’expert et de patient mais où chacun est expert à tour de rôle, un travail où les savoirs s’élaborent progressivement à partir des expériences de vie, un travail où le sens des raisons d’ « être ensemble » se construit entre tous, un travail qui allie moments d’implications et de prise de distance, qui allie parole singulière et histoire collective.
Le récit de vie permet au sujet de se réapproprier son histoire par une narrativité socialisée, à laquelle il donne sens dans un rapport aux autres et à l’Histoire. Et, comme le souligne la sociologue Annemarie Trekker, auteur du livre « Les mots pour s’écrire. Tissage de sens et de lien » (1), « dans cette perspective, loin de constituer un repli identitaire, le récit de vie apparaît comme un outil de lutte, à la fois subversif et créatif, contre les dérives totalitaires et manipulatrices de la mondialisation et contre les communautarismes sectaires ».
Nathalie Thomas et Namur Corral
Témoignages des participantes à ce groupe :
Concernant leurs motivations au départ :- Je suis venue avec l’idée de partager des expériences et de récupérer un peu le passé- Je suis venue avec l’envie d’écouter parler en espagnol avec l’accent latino, avec des paroles propres à nous, un accent comme le mien, une forme particulière de dire les choses Je suis tellement dans la culture belge maintenant que je perds mes racines et pourtant je n’ai pas de racines ici non plus. C’est horrible.- J’ai voulu un peu de compréhension, qu’on prenne soin de moi. Je voulais quelqu’un qui me soulage dans ma langue.- J’avais la sensation que je n’avais rien à raconter, que j’étais vide en comparaison aux histoires des autres, que je n’avais pas eu des expériences aussi dures.- Je suis venue voir si toutes avaient eu la même manière de s ‘adapter à la culture belge, si elles étaient aussi seules que moi, si elles cherchaient à avoir des amis, si elles les avaient encore. Je me sens toujours seule.- Je suis venue avec de la méfiance. Les aspects de « communauté latina » me faisaient peur ; j’avais peur de raconter des choses de ma vie privée dans un groupe latino. La vie de chacun est une chose tellement intime qu’on ne peut en parler qu’à ceux en qui on a confiance.- Je suis venue ici pour trouver des solutions à mes problèmes. Dans le passé, je n’avais pas eu de bonnes expériences de groupe, j’avais donc pas mal de méfiance au début. Dans ces autres expériences de groupe, j’y allais une fois, deux fois et je ne me sentais pas bien. Etre dans ce groupe-ci a été quelque chose de génial pour moi parce que c’est non seulement se sentir bien avec une personne ou 2, mais c’est se sentir bien avec tout le groupe. Et ça, c’est difficile de le rencontrer !- Avant de venir, je lisais un livre sur l’exil. J’ai dû m’arrêter. Le livre était trop dur et je n’ai pu le lire seule. Je me suis dit : « il faut que je partage ça, que j’entende des expériences similaires pour voir comment d’autres ont pu les surmonter ».
Qu’ont-elles trouvé dans le groupe ?
– Des paroles fermes, profondes, la satisfaction d’avoir pu et d’avoir eu la force de partager mon passé, sans revivre les douleurs ressenties au moment de l’avoir vécu.- La confrontation avec d’autres expériences, la partage de ces expériences : pour moi, ça a été quelque part un processus de reconstruction de la confiance.- Le sens de la lutte pour construire un monde plus juste, plus solidaire, à travers l’engagement politique.- J’ai appris à valoriser le fait que j’ai eu de la chance, j’ai appris l’humilité.La satisfaction de voir des choses qui nous identifient toutes ; par exemple, la manière d’éduquer les enfants en Amérique latine.- J’ai retrouvé mes racines ; mais j’ai aussi compris que nous ne pouvons pas rester attachées à nos racines parce que nous pouvons faire des racines dans d’autres lieux.- C’est la première fois que j’exprimais tous mes sentiments tels quels, pas par morceaux mais comme un tout. C’est parce que j’ai trouvé de la confiance, que je savais que ce que je disais resterait dans cet espace. Je suis très heureuse d’avoir pu rencontrer un groupe avec ce niveau de confiance.- Au début j’ai pensé : »non, ce qui est à moi est à moi, c’est trop intime, je ne vais pas pouvoir en parler. Il faudrait une confiance extrême en chacune pour pouvoir parler de ça ! » J’ai pensé plusieurs fois arrêter le groupe et puis la sincérité des récits des autres m’a animée, m’a donné du courage pour poursuivre.- Il y a des phrases dites par d’autres qui m’ont touchée et qui m’ont aidée à délier beaucoup de noeuds de mon passé, de ma vie. Par exemple, comment faire pour vivre dans le présent sans penser au passé ? Pendant des années, j’ai vécu au présent mais en pensant au passé. Je pensais sans cesse à ma famille, à mon pays, même si géographiquement je me trouvais dans un autre lieu. Ou encore : comment vivre le changement de lieu comme une richesse et non pas comme une perte ?- Certaines expériences m’ont permis de retrouver un sentiment qui était gardé en moi et qui m’a fait souffrir pendant plusieurs années.Chaque récit était unique, profond et admirable. Avec des moments très émotifs. Beaucoup m’ont fort touchée personnellement.- J’ai été impressionnée de voir le courage que chacune avait eu de raconter son histoire, la force de caractère pour sortir de toutes les difficultés.- Savoir que je ne suis pas la seule à avoir vécu ça !- Je sentais un engagement envers ce groupe, une responsabilité, comme si je contribuais à construire quelque chose, mon avis comptait, rien n’était imposé. Je me sentais écouté, je sentais que mon expérience valait, était utile à d’autres.
(1) Ed. L’Harmattan, 2006.
