AUTOUR DU RÉCIT DE VIE, UNE PAROLE QUI SE TISSE : UN GROUPE DE FEMMES ORIGINAIRES DU MAROC, DE TURQUIE ET D’ALBANIE.

Autour du récit de vie, une parole qui se tisse : un groupe de femmes originaires du Maroc, de Turquie et d’Albanie.

2003 – En 2001, nous avons proposé au Méridien un espace de paroles et de ré­flexion sur les stratégies de reconstruction identitaire lorsque certains fondements des liens sociaux ont été mis à mal. On sait combien les expériences de migration peuvent générer incertitudes, pertes de repères et ruptures. Se pose alors la question du sens, celle de la direction à donner à sa vie, de l’effet des passages d’un lieu à l’autre sur la construction de la personne. Fondé sur la mise en commun des histoires singulières, le disposi­tif de groupe a permis, dans un cadre de confiance et de sécurité, de produire un savoir sur les liens entre processus sociaux et processus psychiques, à l’aide d’hypothèses élaborées collectivement.

« L’entre-deux-cultures », est le thème qui nous a réunies une fois par mois, pendant plus de deux ans. Nous, sept femmes d’origine marocaine, turque et albanaise et deux animatrices belges, psy­chologues du Méridien. Au départ, des femmes qui ne se connaissaient pas, mais qui toutes avaient envie de partager leur histoire avec d’autres pour en ressortir plus fortes, pour construire ensemble quelque chose. Au départ, pas mal d’idées préconçues et de stéréo­types sur l’autre et sa culture d’origine.

Les rencontres avaient lieu une fois par mois. Divers supports aidaient à raconter sa vie : la présentation de son prénom, le dessin de sa trajectoire de vie, des photos, etc. Chaque participante était invitée à dessiner son parcours de vie en y situant les personnes et les évènements importants pour elle. Cette trajectoire était ensuite socialisée, en la présentant oralement aux membres du groupe. A la fin de la narration, en échange, en « cadeau », chacune a reçu un retour des autres sur son histoire à travers des photos choisies et commentées. L’ensemble du travail étant enregistré et retranscrit, chaque récit a été repris sous forme d’un livret et offert à chacune.Notre démarche a débouché sur une action collective, portée par le groupe: la création d’un CD-Rom audio avec des extraits choisis de leurs histoires. Ce CD a été écouté lors d’un spectacle au Botanique, dans le cadre des festivités liées aux 40 ans de l’immigration turque et marocaine, en présence de nombreux habitants de la commune et représentants politiques. C’était là une manière de rendre publique une partie du travail, dans l’espoir que les témoignages de migration puissent servir à d’autres migrants et améliorer l’accueil réservé à ceux-ci en Belgique.

D’après les dires des femmes, le travail a eu des effets bénéfiques à plusieurs niveaux. Face à la précarité du capital symbolique, notamment celui de la mémoire, la mise en mots a aidé les participantes à transmettre leur vécu. Les femmes immigrées sont en effet souvent installées dans la «non-transmission», ou au moins dans la diffi­culté de léguer à leurs enfants, les fils de leurs histoires et pas seulement des faits, des morceaux de vie. «L’oubli» est alors une préoccupation constante. Ici, le travail de mémoire – à l’aide d’une écoute complexe et attentive – a ouvert à la communication et autorisé à ré-animer situations et personnages qui, dorénavant, faisaient moins peur. Par ailleurs, on sait combien le fait de raconter sa vie à d’autres, de se situer en tant que narrateur influence la manière dont on perçoit sa vie et dont on se perçoit comme acteur/trice de cette vie. Souligner des ressources jusque-là ignorées, recevoir de la part des membres du groupe des lec­tures différentes de sa trajectoire de vie, ont eu un impact évident sur l’estime de soi et la valeur attribuée à son existence.

Le travail en groupe a par ailleurs généré un fort sentiment de solidarité et d’entraide parmi les participantes. A travers le récit des histoires sin­gulières, les stéréotypes initiaux sur la culture de l’autre se sont souvent estompés. Toutes ont mention­né le soutien reçu des autres participantes. Enfin, le fait d’être parve­nues à porter une action collective, au-delà du cadre privé du groupe, a certainement contribué à renforcer la capacité des femmes à être des actrices sociales dans la société belge, et rendre possible leur place de citoyennes.

Nathalie Thomas

Quand les femmes se rencontrent …

2007 – Expérience ayant pour terrain le centre de consultations conjugales et familiales du Karreveld, à Molenbeek, au nord-ouest de Bruxelles.Au départ, deux travailleuses psycho-sociales (la sexologue et l’assistante sociale), intéressées par la dynamique d’actions collectives, souhaitaient se mobiliser autour d’un projet pour les habitantes du quartier. Des actions de prévention étaient déjà mises en place auprès des jeunes à travers les animations sur la vie affective, sexuelle et relationnelle, au sein de plusieurs écoles.

Les consultations sociales recevant en majorité un public de femmes où un accompagnement dans les démarches administratives est réalisé, nous constatons qu’elles deviennent parfois un espace où des préoccupations de la vie quotidienne sont amenées (les enfants, la scolarité, le couple, le quartier, etc,…). Ces paroles « vraies », exprimées par différentes femmes lors des consultations, interpellent et suscitent de nombreuses réflexions. Des relais au sein de notre structure de planning sont possibles, une orientation auprès d’une psychologue, une sexologue pourrait être proposée.Pourtant aucune demande n’est faite et « aller voir une psy, cela sert à quoi ? »Les femmes énonçaient souvent le fait que parler de leur quotidien, de leurs soucis, du mari, des enfants, de la maison, cela leur faisait du bien ! Mais en parler à la famille, aux voisines (qui ont aussi leurs problèmes), ce n’était pas possible. Notre mission de prévention en planning prenait toute son importance. Il s’agissait de réfléchir à une action qui aurait comme fil conducteur le terme « proximité », dont l’objet pourrait être : « être au contact avec les réalités locales, être proche des préoccupations quotidiennes » et qui vise à participer à la construction d’un changement, minime soit-il !Créer un espace de paroles semblait être une réponse possible pour aborder différentes thématiques. Nous comptions sur les liens déjà tissés avec les femmes pour faire notre proposition de constitution du groupe. Le travail sur le terrain et la permanence de l’équipe permettaient de partir sur de bonnes bases.La co-animation s’imposait à nous ; une assistante sociale et une sexologue permettant une complémentarité évidente.Bien que nous ayons toutes les deux de l’expérience dans l’animation de groupes, la démarche était nouvelle et nécessitait une construction méthodologique alliant souplesse et rigueur.Des réflexions sur le dispositif de « groupe de paroles » ou « groupe d’échanges » étaient évoquées. Celui-ci était-il adéquat ? Les animatrices étaient-elles outillées pour travailler dans ce sens ? Que faire avec les émotions trop fortes déposées au sein du groupe ? Quelle place dans le groupe pour les animatrices ? Quelle fréquence pour les rencontres?De nombreuses questions et une opportunité de faire lien avec le Collectif « Pratiques en santé mentale communautaire » s’est présentée et nous a permis de nous lancer dans une aventure constructive. Assistante sociale au planning familial et travailleuse au sein de l’équipe communautaire du SSM Le Méridien, la notion de rapport au savoir prend une place privilégiée dans les projets menés.Partant de la conviction que toute personne possède des savoirs, y compris dans le champ de la santé mentale, la dynamique de création d’un espace d’échanges faisait sens pour moi au sein du planning familial.Partir des savoirs issus de l’expérience quotidienne, écouter l’ «Autre » qui vit ou a vécu la même expérience que moi, échanger les parcours menant à des changements, ne pas être jugée : voici quelques éléments primordiaux dans la construction du groupe « Quand les femmes se rencontrent ».Des moments forts ont été partagés, notamment lorsque nous avons parlé des liens maintenus avec la belle famille. Certaines femmes expriment de grosses difficultés menant à des conflits conjugaux, le peu de considération à leur égard, des efforts non récompensés et le peu d’appui de la part de leur mari. Certaines femmes vivent une réelle souffrance et un fort isolement, leur propre famille étant restée au pays.Lors de ces échanges, nous avons pu sentir combien le groupe était respectueux et non-jugeant, il a pu être le contenant des émotions. Les expériences amenées par les participants faisaient écho auprès de chacune et permettaient de rebondir sur des réflexions menant au recul nécessaire.Nous avons également proposé au groupe, lors de chaque rencontre un temps d’évaluation. Ces moments importants ont permis d’ajuster le projet, de mobiliser le groupe dans sa continuité, de redire le cadre de « confidentialité » et « non-jugement », etc…Le groupe « quand les femmes se rencontrent » continue son chemin depuis maintenant trois années, avec enthousiasme et convivialité.

Paulina ROMERO

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