Depuis 1999, ce groupe, composé de femmes d’origine turque, marocaine, italienne et belge, se réunit mensuellement à l’initiative d’un partenariat entre trois associations de Saint-Josse : la Voix des Femmes, le Foyer et le Méridien. Ce qui les a réunies au départ, c’est le fait d’habiter St-Josse. L’appartenance de départ était le quartier mais au cours du temps, elles ont fait venir des amies d’autres communes. Maintenant, ce qui fait appartenance, c’est le quartier et le fait d’être une femme. L’aspect « femme » est très fort, peut-être plus que le quartier.
Au départ, cela n’a pas a été facile de parler de ce projet aux habitants. « Comment leur expliquer ce qu’était la santé mentale communautaire ? » Déjà pour les animatrices, ce n’était pas très clair…. On a simplifié parce que les termes de santé mentale, de travail communautaire, c’était trop compliqué… On leur disait simplement qu’on allait constituer un groupe avec des femmes d’une autre association, pour se connaître, parler, se sentir mieux, pour ensuite pouvoir mieux aider les autres.Ce qui est formidable, c’est que maintenant, les femmes du Foyer vont facilement seules aux activités de la Voix des Femmes et vice-versa. C’est vraiment grâce à notre groupe que ces passages ont pu se faire. Ca évite l’effet « ghetto » d’un quartier.On peut dire que c’est un effet des ateliers de santé mentale communautaire.La règle que le groupe s’est fixée est que des nouvelles personnes peuvent intégrer l’atelier chaque année, en septembre ou octobre, et qu’après le groupe reste fermé. Mais on peut toutefois intégrer l’une ou l’autre personne en cours d’année si on pense que ça lui ferait du bien de participer à l’atelier sans attendre le mois de septembre suivant. Il y a un noyau de base de quatre ou cinq personnes qui est là depuis le début. Certaines arrêtent une année si elles travaillent ou étudient et puis reviennent après sans problème, en se sentant à l’aise dans le groupe. Le sentiment d’appartenance est assez fort pour permettre ces entrées et sorties. Beaucoup de thèmes ont été abordés en neuf ans, parmi lesquels : le sentiment d’insécurité dans le quartier (pour soi, pour ses enfants), la solitude, les relations de voisinage (entre méfiance et solidarité), le Ramadan, la dépression, les relations dans le couple, le bien-être, les liens entre parents et enfants, etc.Des outils aident à favoriser la parole et les temps d’analyse : des temps d’échanges en sous-groupes, des jeux de rôles, des supports ludiques comme un jeu de l’oie représentant le parcours de la vie d’une famille, des photos, etc. Parfois, selon les thématiques, nous invitons des personnes-ressources extérieures afin d’approfondir certains thèmes. Sur le thème des conflits de couple, par exemple, plusieurs femmes s’interrogeaient sur les changements dans l’attitude de leur mari, changements qu’elles ne comprenaient pas. On a alors fait appel à un sociologue marocain qui est venu présenter l’évolution de l’islam à Bruxelles, les différents courants présents dans les mosquées,… Cela a eu un effet apaisant de se rendre compte que ce n’était pas seulement elle et leur mari qui vivaient cela mais qu’il y avait des discours qui étaient amenés de l’extérieur. Cela a permis de contextualiser leur vécu, d’en donner une lecture plus générale.
Un élément très important dans ce groupe, c’est la confiance qui existe depuis le début. On n’a jamais eu de problème de méfiance, de confiance trahie, etc. Et pourtant, certaines participantes avaient peur de ça au début, elles n’osaient pas parler. Et puis, progressivement, elles se sont rendu compte que c’était un endroit protégé. C’est vrai qu’on rappelle à chaque atelier la règle de confidentialité dans le groupe. En tant qu’animatrices, on essaie également de faire respecter une autre règle qui est le non-jugement : insister sur le vécu singulier de chacun, ne pas jeter la pierre. C’est important de ré-insister souvent sur cette règle pour maintenir la confiance et permettre la parole. Maintenant, elles osent parler de leurs différences, de leur singularité alors qu’avant, elles parlaient d’une seule et même voix. C’est très positif de pouvoir arriver à cela : ces ateliers ont libéré une certaine parole chez ces femmes. Avant, elles ne parlaient pas de leur vie, de leurs problèmes, etc. Maintenant, elles osent en parler, même en dehors des ateliers, quand elles se rencontrent au Foyer ou ailleurs. Souvent, elles cachent leur vécu intérieur, c’est très difficile de dire à d’autres que leur mari les maltraite, qu’elles ont des problèmes avec leurs enfants, qu’elles sont divorcées, etc. La peur du jugement de l’autre est très forte et ce qu’elles ont vécu dans l’atelier, comme espace de confiance, de paroles échangées, leur a permis de prendre la parole ailleurs. A titre d’exemple, nous pourrions vous parler d’une participante qui a fait un travail énorme grâce aux ateliers. Quand elle est arrivée au Foyer, elle venait de perdre sa maman, elle se sentait rejetée par sa famille élargie, elle était très mal. Elle ne sortait presque plus de chez elle. Quand le groupe a démarré, on lui a parlé de ces ateliers. On lui a dit qu’elle devrait y venir, que ça l’aiderait. Elle, elle n’y croyait pas. Elle voulait une solution à ses problèmes tout de suite. Elle ne comprenait pas que c’était elle qui devait faire un travail sur elle-même, que c’était petit à petit qu’elle irait mieux. Elle est quand même rentrée dans les ateliers de santé mentale communautaire. Lors des évaluations de ces ateliers, elle disait : « c’est bien, mais moi je suis encore dans mes problèmes, il n’y a pas de solution. » On lui répondait (mais c’était aussi lourd pour nous) : «ce n’est pas du jour au lendemain que ça va aller mieux, c’est toi, c’est avec les autres… ». Et petit à petit, elle a commencé à aller mieux, elle a compris ce qu’était la santé mentale, elle a pu conquérir progressivement son indépendance, elle a repris confiance en elle, elle en veut de plus en plus… Maintenant, elle aide les autres car elle est sortie de sa dépression et peut mieux comprendre ce que peuvent vivre certains membres du groupe. Ca, c’est un exemple formidable de ces ateliers, le parcours de cette femme !
L’atelier sur les évènements du 11 septembre reste également un moment inoubliable de notre groupe. On a choisi d’en parler parce que les femmes vivaient au quotidien des considérations négatives : une a reçu des agressivités dans le tram, une autre avait entendu à la poste ces propos : « ces arabes, ces femmes à foulards, tous des terroristes ». Une autre avait voulu céder sa place à quelqu’un dans le tram et elle s’est vue répondre : « je n’ai pas besoin de vos places, vous les tueurs… ». Tout le monde avait un vécu par rapport à ça. C’était un thème qui a surgide manière spontanée, suite à un événement extérieur particulier. Et c’était important de modifier notre ordre du jour pour aborder ce thème-là.
Quand on a abordé le thème du poids des charges financières, le groupe s’est mobilisé sur une petite action collective. On s’est interrogées sur les choses à faire par rapport à nos difficultés dans ce domaine. Les femmes ont décidé d’écrire une lettre aux différentes agences commerciales qui leur envoyaient des publicités dans les boîtes aux lettres, afin de leur demander de cesser ces envois qui étaient pour elles des tentations à dépenser, à acheter à crédit, etc. Là, il y a eu une action en dehors du groupe et ça a aidé les femmes qui étaient en situation de surendettement.Il y aussi d’autres effets, moins visibles au premier abord. Par exemple, le fait que les femmes font beaucoup plus de choses ensemble qu’avant (aller au hammam, partir en week-end, aller au marché ensemble, etc.). Elles se mobilisent davantage et sans avoir besoin de nous. Pour nous, c’est un effet des ateliers, qui vient après plusieurs années.
Le fait que les animatrices chargées du projet soient restées en place depuis le début jusqu’à aujourd’hui est un facteur important de réussite. Elles ont pu suivre la formation en entier, et s’investir dansce projet. Des liens de confiance se sont créés entre elles et les femmes, au fil du temps. Ce groupe a trouvé un espace qui lui est propre, un espace où les femmes peuvent parler, discuter en confiance, ensemble. Une solidarité s’est créée entre nous, participantes et animatrices.
Zohra Othmani, Béatrice Muratoreet Nathalie Thomas.
Témoignages des participantes, relevés lors des évaluations des ateliers :
– je me rends compte que je ne suis pas la seule à vivre ces choses-là- c’est la première fois que je parlais de ça à d’autres- ça aide à relativiser, à se déculpabiliser- c’est important d’être écouté- on accorde de l’importance aux sentiments, aux émotions- le petit déjeuner partagé ensemble avant chaque atelier est important- dans les sous-groupes, c’est bien car même ceux qui ne parlent pas facilement peuvent s’exprimer- on parle en confiance car on sait que ça ne sort pas du groupe- dans ce groupe-ci, on ne m’a pas agressée (verbalement), alors que dans d’autres groupes ça arrive.- je me sens plus forte face à mes problèmes qu’avant (avant je me considérais comme faible ; après avoir entendu les autres, je vois que c’est normal d’avoir des faiblesses)- j’ai acquis plus d’aisance en groupe (savoir écouter, échanger) avant je détestais les contacts humains- si j’avais vécu ce groupe avant, j’aurais été plus forte dans ma vie, je n’aurais pas vécu cette solitude (subir sans rien dire)- ce groupe, c’est un endroit où je sais que je peux aller- j’ai appris que j’avais une bouche pour me défendre- parler de ce qu’on vit, de ce qu’on ressent, on ne le fait pas ailleurs- les autres me disent que je vais mieux, ça me fait plaisir ».- je sens que je peux aider les autres quand ils souffrent (j’ai été dedans, je peux en parler)
