Le groupe s’est constitué autour de la proposition suivante: »Tu es demandeur d’asile, tu séjournes pour l’instant au Petit Château, la situation que tu vis actuellement n’est sans doute pas facile à vivre. Si ça t’intéresse, nous te proposons une rencontre avec d’autres personnes qui vivent une situation similaire à la tienne, dans le but d’échanger vos expériences, vos émotions, vos questions, vos ressources et voir si, ensemble, nous pouvons faire quelque chose pour améliorer la situation. D’autres personnes, qui ne sont pas demandeurs d’asile, mais plutôt des citoyens belges intéressés à s’associer à la démarche, seront également invités à cette rencontre. »
C’est ainsi qu’à partir d’avril 1999 (et jusqu’en juin 2000), chaque mois, nous nous réunissions (en moyenne, une douzaine de participants), parfois au Petit Château, parfois au Méridien. La méthodologie mise en pratique dans le groupe est le résultat d’un travail de construction progressive, à partir de références à la fois pratiques et théoriques en éducation populaire (Amérique latine) et en santé mentale. Au départ, on part d’un thème choisi par les participants, d’une difficulté vécue et qu’ils souhaitent partager en groupe. Dans un premier temps, le groupe se scinde en sous-groupes de trois ou quatre personnes et chacun(e) est invité à partager avec les autres une expérience vécue personnellement, en lien avec le thème choisi. Quelques questions guident la réflexion et l’échange (« quelles émotions ai-je ressenties dans cette situation-là? qu’est-ce qui m’a été le plus difficile à vivre dans cette situation? qu’est-ce qui m’a aidé? »).
Un des thèmes choisi par le groupe fut « l’accueil en Belgique ». Le temps passé en petits groupes se révélait insuffisant tant les participants ressentaient ce besoin de parler de ce qu’ils avaient vécu. Pour beaucoup, c’était la première fois qu’ils en parlaient. Les contacts avec les assistants sociaux ou l’Office des Etrangers avaient été trop brefs, voire parfois expédiés. Vous dire ici toutes les souffrances entendues lors de ces échanges est difficile. Certaines phrases sont toutefois éloquentes : » quand on est réfugié, il y a un a priori de méfiance; d’ailleurs sur nos papiers d’identité, il est indiqué : »l’individu qui déclare se nommer … », « à douze dans une chambre, quelle vie privée peut-on encore avoir? »; « je me croyais morte, j’ai pensé au suicide », « on en vient à douter, à penser: « pourquoi suis-je ici? quelle faute ai-je commise? », « la meilleure manière de tuer un homme est de lui apprendre à ne rien faire ». Dans un deuxième temps, nous rassemblions les expériences individuelles afin d’en dégager, ensemble, certains traits communs. De toute évidence, le sentiment de dépendance, la non-reconnaissance, le sentiment d’inutilité, l’isolement, l’impossibilité d’entrer en communication faisaient partie de ces traits partagés.
Comme animateurs du groupe, nous nous sommes alors posé alors la question: « comment sortir de toutes ces souffrances? un travail psychothérapeutique est-il possible? et est-il le plus approprié? » Ces souffrances semblent tellement liées à la situation de dépendance quasi totale dans laquelle ces personnes se retrouvent ici en Belgique. Il nous a alors paru essentiel, pour éviter une trop grande individualisation, voire culpabilisation vis-à-vis de ces souffrances, de les replacer dans le contexte social qui était bien souvent à leur origine, à savoir l’exil, la migration, la politique migratoire en Belgique, etc. Avec le groupe, nous avons donc analysé les facteurs individuels, micro-sociaux et macro-sociaux qui pouvaient aider à comprendre ces vécus douloureux. Ce travail a eu des effets bénéfiques dans le sens où il a permis de prendre du recul et d’envisager des causes sociales (et plus seulement individuelles) à ces difficultés ou ces souffrances.
Mais était- ce suffisant? Dans une démarche communautaire, l’objectif est de repositionner les personnes en tant qu’acteurs sociaux. Il a donc semblé nécessaire de dépasser le champ du discours, de la parole pour aller vers le champ de l’action collective. Il était important pour que ces personnes puissent réellement se reconnaître comme des acteurs sociaux qu’elles ne se limitent pas à se penser comme des acteurs sociaux, mais qu’elles agissent comme tel.
Un des facteurs mentionnés lors de l’analyse du contexte, sur lequel le groupe pensait pouvoir agir, a été choisi. Le facteur « isolement » fut sélectionné et le groupe imagina alors les différentes ressources qui pourraient être mobilisées face à ce problème. Progressivement, un projet émerge des discussions: la création d’un Comité d’Habitants au sein du Petit Château, comme il en existe pour d’autres quartiers en Belgique. De réunions en réunions, le projet s’affine… Pour finalement se concrétiser par la mise sur pied d’un groupe de cinq personnes, se répartissant les rôles de président, vice-président, secrétaire, etc. Etonnement des animateurs qui ne pensaient pas que les choses allaient se mettre en place si vite, d’une réunion à l’autre. Qu’est-ce qui a provoqué le déclic ? Sans doute le profil des personnes engagées dans ce projet n’y est pas pour rien : la plupart ont eu une expérience associative dans leur pays d’origine et étaient déjà sensibilisés à l’importance de ce genre de regroupement pour « faire bouger les choses».
Ce projet – si petit voire insignifiant à l’échelle des institutions de notre politique migratoire – a en réalité eu des effets importants: au niveau du vécu des demandeurs d’asile d’une part, qui pour la première fois se sentaient reconnus, avaient une place et un rôle dans l’institution d’accueil, mais également au niveau des dynamiques institutionnelles et sociales d’autre part: en effet, les demandeurs d’asile se voyaient représentés en tant qu’acteurs, ils avaient de nouveau une place au sein des rapports sociaux de l’institution, ils pouvaient parler, questionner, exiger, et étaient écoutés. Mais l’impact majeur de ce processus qui s’est déroulé au cours de toutes nos rencontres se situe sans doute dans la reprise d’une position de pouvoir dans une situation de dépendance. C’est là que, selon nous, se jouent les articulations entre l’éducation populaire de Paolo Freire et la santé mentale, entre les processus psychiques et sociaux de construction identitaire.
Par la suite, ce projet a donné naissance à la création d’une asbl, Patchwork, qui réunit régulièrement des demandeurs d’asile du Petit-Château et des personnes extérieures autour d’activités culturelles, ludiques, d’échanges, etc.
Nathalie Thomas
