Nathalie Thomas

Je travaille comme psychologue dans l’équipe communautaire du service de santé mentale « Le Méridien », situé dans la commune de Saint-Josse, au centre de Bruxelles.

Avant de démarrer le travail communautaire au Méridien en 1994, j’avais eu l’opportunité de vivre trois ans au Nicaragua. Débarquer dans ce petit pays d’Amérique centrale fin des années quatre-vingts, avec en poche un diplôme de psychologue a été pour moi un bouleversement de pas mal de croyances et certitudes, tant sur le plan professionnel que sur le plan humain. Un bouleversement tout d’abord dans la conception de la santé mentale : au lieu de considérer la santé mentale comme une responsabilité individuelle (comme c’est souvent le cas dans nos sociétés néo-libérales) ou comme une responsabilité des professionnels et spécialistes en la matière, le projet dans lequel je m’étais insérée privilégiait une conception participative et communautaire de la santé. Ce projet, initié par un psychiatre suisse, Jean-Claude Métraux, consistait à créer un réseau de professionnels et de promoteurs, sensibilisés et formés à l’attention primaire en santé mentale infantile, à travers tout le pays. La santé mentale étant l’affaire de tous, elle doit donc être prise en charge de manière collective. Cette conception passe par une modification, voire une rupture, du lien de pouvoir/savoir entre les « spécialistes » et le reste de la population. Il s’agit de rendre à celle-ci un rôle actif dans la gestion de sa santé et de sa vie. .

Cette dimension « politique » du travail communautaire en santé mentale, c’est certainement au Nicaragua que je l’ai apprise. Cette interdépendance inéluctable des facteurs psychologiques, sociaux, économiques, culturels et politiques.

De retour en Belgique, en 1992, j’ai eu une autre opportunité : celle de démarrer un travail communautaire au sein d’un service de santé mentale bruxellois, Le Méridien. Comme beaucoup d’autres services ambulatoires de proximité, ce centre s’est toujours intéressé à connaître le tissu social dans lequel il s’insérait : les problématiques auxquelles la population était confrontée mais également les ressources et les réseaux d’entraide qui pouvaient exister pour faire face à ces difficultés. C’est donc dans cette optique qu’a été créée en 1994 l’équipe communautaire du Méridien et plus spécifiquement le projet « promotion de la santé mentale communautaire » (PSMC) qui visait, par un travail de proximité, à la fois personnel et groupal, à renforcer les solidarités dans les quartiers et les capacités d’autonomie des populations face aux problèmes de santé mentale.

Progressivement, le projet PSMC s’est transformé : au départ axé principalement sur la formation et la sensibilisation de professionnels pour l’animation de groupes d’habitants, il est devenu un collectif de professionnels intéressés par des pratiques et des valeurs similaires: autonomie, proximité, entraide, « empowerment », politique, action collective, etc. Progressivement aussi, le fonctionnement du groupe s’est modifié. Essentiellement porté et piloté par le Méridien à ses débuts, celui-ci fonctionne aujourd’hui en mode auto-gestionnaire : rencontres sous forme d’intervisions, autour d’une question liée au travail d’animation en santé mentale communautaire, question amenée à tour de rôle par un des membres du collectif, qui reçoit pour l’occasion le groupe au sein de son association ou de son institution.Pour moi, ce collectif est donc le fruit d’un processus communautaire qui a mûri tout au long de ces années et il incarne assez bien l’ « esprit communautaire » qu’on essaie de promouvoir : une progressive appropriation par les membres d’un projet porté au départ par quelques-uns, avec ses critiques, ses changements et ses constantes, des valeurs partagées, des pratiques communes, un espace de paroles, de réflexions et d’actions collectives, un respect de la diversité et des compétences de chacun/e, …. Bref, une sorte de laboratoire où on peut se permettre d’expérimenter des pratiques nouvelles, de déconstruire des certitudes ou des concepts, de réfléchir collectivement, de dire son découragement ou ses doutes, … le tout dans une ambiance de plaisir partagé.

Durant toutes ces années, j’ai eu l’occasion de co-animer divers groupes d’habitants ; certains ont vécu un temps et sont aujourd’hui terminés, d’autres continuent de se réunir actuellement. Parmi ceux-ci : groupe « Exil au quotidien », avec des demandeurs d’asile résidant au Petit-Château, « Parents d’adolescents » avec un groupe de réfugiés de l’asbl Convivial, Ateliers avec un groupe d’élèves de l’Institut de la Providence à Cureghem, atelier « habitants » avec un groupe de femmes de Saint-Josse, groupe de paroles au sein de l’asbl SIMA, avec des primo-arrivants, un groupe de femmes latino-américaines réunies autour du travail de « récit de vie » , etc.

Nathalie Thomas – Le Méridien : rue du Méridien, 68 – 1210 Bruxelles